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La romance de Raoul de Créquy (traduction)
Le
roi Louis VII le Jeune ayant pris la croix Tous
les braves Français voulurent le suivre. Comtes,
princes et barons, toute la jeune noblesse A
tous s'enrôler ils montraient bien de l'empressement. Un
puissant chevalier, proche du Boulonnais, Très
noble, possédant du comté de Ternois Le
cinquième, avec le vieux sire Gérard son père, Se
croisa pour aller aux Lieux Saints à la guerre. Ce
chevalier était pieux et de bon renom, Redoutable
et qui portait de Créquy le surnom, Pour
compagne avait épousé une femme En
cette même année, qui était fort belle dame. La
dame était enceinte quand l'enrôlement Que
fit son baron sans son assentiment, Malgré
les us et coutumes, dont elle fut si attristée Qu'on
n'en n'a jamais vu de si désolée. Mais
le bon chevalier féal et très courtois, Par
amitié pour sa dame toujours la réconfortait L'exhortant
de consentir à sa sainte promesse, Sans
plus l'en détourner par une si grande détresse. Le
vieux sire disait à la dame en l'exhortant : Outremer
j'y suis allé durant mon jeune temps ; Enrôlé
on m'envoya sans congés de mon père ; Il
en fut bien joyeux comme ma Dame mère. Votre
baron verra tel un pèlerin son roi S'en
aller aux Lieux Saints batailler pour la foi, Et
jeune et preux demeurera oisif en France A
trente ans il aura vergogne et mépris. A
la fin la Dame poussée par la dévotion Fut
résolue de consentir au voeu de son baron ; S'enrôlèrent
avec lui aussi deux de ses frères Et
vingt sept écuyers rangés sous sa bannière. Quand
la nouvelle fut connue du triste départ La
Dame dans son lit pleura amèrement, Le
chevalier perplexe, outragé de tristesse, La
prit entre ses bras et fit cette promesse : Je
te jure ma mie amour et fidélité ; Lui
prenant la main, son anneau lui a ôté, Soudain
l'ayant rompu et mis en deux parties Il
lui en donna une, et garda l'autre moitié. Cette
moitié d'anneau bénie pour nos noces Toujours
le garderait comme fidèle mari ; Si
jamais je reviens du saint pèlerinage Je
vous rapporterai de ma foi ce cher gage. Quand
du jour nouveau fut venu le matin, Le
chevalier amena sa Dame par la main Auprès
du vieux sire, son seigneur et père, L'assurant
qu'il voulait toujours la tenir chère. Le
vieux sire tout en pleurant embrassa la Dame ; Le
chevalier se jeta à terre à genoux : Cher
sire, mon bon père, pour mon pèlerinage Voulez-vous
me bénir pour ce lointain voyage. Le
vieux sire levant les yeux et les mains, Au
ciel, clama tout haut : Seigneur tout puissant Bénissez
mon cher fils en cette sainte guerre, Et
ramenez-le nous en sa terre natale. Il
bénit après les deux de ses fils cadets, Après
les accola avec tous les croisés Que
le bon chevalier menait sous sa bannière, Pour
aller contre les Turcs, en Terre Sainte. Il
fit des adieux brefs, montant sur son palefroi ; Et
trompes et clairons sonnèrent à haute voix ; La
noble troupe était nombreuse et légère ; Un
écuyer portait la croix sur la bannière. Ils
chevauchèrent tant, qu'ils atteignirent l'ost Qui
déjà était en route, étant parti plus tôt. On
n'avait jamais vu une si belle armée, Ni
tant de gens nobles, ni si bien équipés. Laissons
les cheminer et aller outremer ; Pour
rappeler leurs faits il faudrait un livre entier ; Cette
si noble entreprise et si nombreuse troupe Etait
encore appelée la croisade des Français. Revenons
à la Dame qui sous peu accoucha D'un
beau fils qui consola un peu sa mère ; Le
vieux sire en eut une telle joie Qu'il
chassa de son coeur tout le reste de tristesse. Sitôt
il dépêcha des lettres au chevalier A
Adalia pays d'outremer, Là
il fut avisé que d'un fils il était père, Et
qu'en bonne santé étaient le nourrisson et la mère. Cette
bonne nouvelle grande joie lui causa, Ses
alliés et amis soudain il assembla ; Grande
fête fut menée avec sa parenté Dont
bon nombre avec lui était du saint voyage. Cette
grande liesse ne dura pas longtemps ; Il
advint une rencontre avec les incroyants Le
chevalier menait en premier la bannière, En
un passage resserré, l'ost était loin derrière. Deux
bannières suivaient celle du chevalier, Et
montaient après lui ce sentier fort resserré Sous
leurs chefs les sires de Breteuil et de Varennes De
nobles chefs les trois troupes faisaient une centaine. Les
Turcs en haut du mont gardaient le passage Tout
aussi drues que grêle ils décochaient leurs flèches Sur
les chrétiens, à coups d'épées Ils
combattaient pour forcer l'entrée de ce haut mont. Les
frères du chevalier Roger et Godefroy Furent
occis par les Turcs au premier assaut Avec
plus de vingt de leurs plus forts gens d'armes : Malgré
tout les chrétiens ne furent pas alarmés. Les
incroyants étaient en haut bien au large Les
chrétiens combattaient vaillamment en montant ; Le
sire de Créquy d'un grand et haut courage Batailla
longuement pour forcer le passage. Mais
à peine avaient-ils forcé les incroyants Qu'ils
revenaient à leur place deux fois plus nombreux. Là
furent occis les sires de Breteuil et de Varennes, De
Meigneux et Montjoy, d'autres par cinquantaines. Les
plus preux qui étaient d'entre les écuyers, Qui
avaient bien gagné les éperons de chevaliers, Furent
les héritiers de Mametz, de Brimeux, de Cressecques De
Houdain, de Sempy et le borgne D'Hézecques. Tous
y furent occis, et bien des officiers Nobles
et jeunes qui n'avaient pas de barbe au menton, Le
petit de Cléty, avec Jean de Suresnes, Guillaume
de Beaurain, avec Pierre d'Allènes. Des
trois troupes ils n'étaient plus que vingt combattants ; Les
Turcs sur leur mont étaient plus de trois cents : Le
chevalier en fit grande destruction, Puis
tomba sur les morts transpercés de blessures. Alors
le coeur faiblit rempli de pitié ; Des
trois troupes il n'en restait que sept hommes ; Tous
les autres pris ou morts étendus sur la terre Des
sept, trois blessés ensemble rebroussèrent chemin. Les
noms des chevaliers des sept rescapés Du
pays du Ternois fut le seigneur du Biez Avec
Jean d'Azincourt et Hugues de Humières Les
autres étaient venus de France à cette guerre. Ils
atteignirent l'ost étant tous déconfits, Beaucoup
de deuil parmi leurs parents et amis, Ils
promirent de tirer vengeance pour leur trépas, Et
de chasser partout cette maudite engeance. Revenons
à ce que faisaient les incroyants la nuit ; Les
corps des chrétiens morts ils allaient dépouiller. Celui
du chevalier sans force et sans connaissance Parmi
les morts gisait sur la terre. Comme
on le dépouillait, il remua bien fort : Un
archer, le voyant, s'écria : Il n'est pas mort ; Il
ne faut pas occire le chef de la troupe, On
nous l'achètera bien cher sans nul doute. Donc
on le chargea, lié dans un manteau, Sur
un cheval, il fut mené dans un hameau ; Là
où on soigna ses blessures mortelles Sur
lesquelles on mit des onguents et préparations. Le
pauvre chevalier n'avait pas conscience, Parce
qu'il avait perdu trop de sang Mais
comme il était jeune et de forte nature, On
pensa qu'il pourrait guérir de ses blessures. Les
sens et la parole lui étant revenus, Ce
fut pour se plaindre de ses malheurs, Fourbu
de misères en un si dur servage ! Il
valait bien mieux mourir que de vivre en esclavage. Le
maître qui l'avait pris pour son butin, Lui
fit amitié, lui fit baiser sa main : Le
chevalier ne comprenait rien de son langage Mais
vit bien qu'il ne voulait pas lui faire outrage. Il
réclama à genoux sa moitié d'anneau d'or Qu'il
montra qu'on avait pris en dépouillant son corps, Serré
dans une bourse avec un reliquaire Qu'il
lui fut rendu par pitié en sa misère. Déjà
il guérissait. Croyant se racheter Pour
deux cents besants d'or, il dépêcha un messager A
l'ost des Français, mais faisant ce voyage, Fut
occis des chrétiens qui firent grand carnage. Des
incroyants bon nombre étant tous détruits, Au
fond de le Syrie son maître s'est donc enfui : Il
fallut qu'il le suive et reste en servitude, Son
esclavage alors commença à lui être rude. A
l'ost du roi Louis on crut pour certain Le
chevalier occis avec bien plus de vingt, Bons
nobles écuyers servant sous sa bannière, Ses
parents et vassaux avec ses deux frères. Les
premiers messagers qu'en France on dépêcha, Apportèrent
la nouvelle de tout ce trépas là : Sa
Dame, en l'apprenant tomba pâmée à terre : Le
vieux sire Gérard en perdit la santé. Peu
après le vieux sire mourut d'ennui. La
Dame eut bien voulu mourir avec lui ; Si
ce n'était le nourrisson, pour qui la pauvre mère Toute
désolée, se lamentait de misère. Un
frère du chevalier demeuré en France, Voulant
se faire l'héritier des châtellenies Pour
ravir à l'enfant son droit d'héritage, Pour
lui la pauvre Dame endurait beaucoup d'outrages. Le
pauvre chevalier qui déjà était conduit Au
pays de Syrie, en captivité, Promettait
toujours son rachat à son maître Qui
avait commencé par une bonne lettre. Mais
il fallait cependant servir et travailler, Le
pauvre esclave, fatigué, ne connaissait nul métier Par
pitié on le mit à garder les brebis Sous
un premier berger qui avait trop de bêtes. Le
pauvre esclave, fatigué, en gardant les troupeaux, Réclamait
toujours à Dieu de faire finir ses maux : Mais
jamais il ne put entendre nulles nouvelles De
France et demeurait soumis aux infidèles. Après
sept années passées en captivité, Son
maître mourut lui qui l'avait pris en pitié ; Il
fut vendu au marché tout comme une bête, Et
examiné tout nu des pieds à la tête. Il
fut vendu bien cher étant fort et beau, D'une
si grande taille qu'on n'en avait jamais vu de si grande Et
disait-on de lui, qu'il était noble de France Qu'il
serait racheté à grand prix. Il
échut à un maître fort dur et furieux, Qui
haïssait tous les chrétiens et se déchaînait contre eux, Il
lui fit endurer le plus rude esclavage, Et
tout de prime abord lui fit force outrages. Renie
ta loi, tes gens : je te libérerai ; Tu
vois bien que tous t'ont abandonné ; Laisse
toi circoncire, réclame notre prophète, Disait-il,
tu auras des terres, de l'argent et des femmes. Toujours
il le poursuivait, voulant qu'il renie La
foi des chrétiens et qu'en Mahomet il crut ; Pour
cela il l'enferma dans une tour, chargé de chaînes, Le
pauvre esclave fut soumis à durs supplices. Mais,
tandis qu'en Syrie il endurait tant de maux, La
Dame aussi en France était persécutée : Son
beau-frère voulait lui voler, malgré la justice Les
terres de Créquy, Fressin et autres. Le
père de la Dame habitait au loin En
pays de Bretagne, un seigneur fort puissant, Mais
par trop éloigné pour venir en défense De
sa fille qui l'avait prié d'un tel secours. Il
voulait que la Dame prit pour défenseur Un
deuxième baron, et fort noble seigneur, Qui
était épris de cette belle dame, Depuis
longtemps espérait l'avoir pour femme. Mais
toujours en Syrie était le pauvre esclave Au
sommet d'une tour qui n'avait pas de toit, Où
le soleil dardait sauf sur les escaliers Où
il était assis tout le long de la journée. Une
écuelle de riz et une potée d'eau, Une
poignée de paille, tous les jours il avait : Des
menottes aux mains, à ses pieds des entraves, Par
une longue chaîne au mur le tenait en esclavage. Parfois
son maître voulait qu'il descendit, Pour
renier sa foi toujours il le pressait, Et
le faisait fouetter avec une lanière Jusqu'à
ce que le sang ruisselle de sa chair écorchée. Pendant
près de trois ans il fut toujours martyrisé, Sans
que par peur des tourments il voulut renier Il
ne pouvait mourir malgré tant de souffrances Et
il n'espérait pas recevoir de soulagement. Ce
mauvais maître voyant qu'il ne voulait pas changer, Que
jamais on ne viendrait pour le racheter, Déçu
lui dit : Demain sans plus attendre Tu
seras étranglé en ma propre présence. Le
pauvre esclave, se voyant ainsi condamné, Qu'il
désirait mourir de bonne volonté, Se
trouva consolé en entendant cette sentence Et
que sa longue pénitence allait finir. Remonté
à la tour, il se jeta à genoux, A
Dieu, à Notre Dame il recommanda son âme Au
bon saint Nicolas il fit aussi sa prière, Puis
fourbu il s'endormit, couché à plat sur la terre. Le
jour étant venu ; le soleil se leva Quand
l'esclave crut qu'on le réveillait, Dans
un bois il se trouvait et ses chaînes étaient rompues ; Il
pensa qu'il rêvait ou qu'il avait la berlue. Ses
pieds, ses mains ne se sentant plus attachés, Il
se dressa tout droit, et se mit à marcher, Tout
en traversant le bois, croyant au milieu de son sommeil Que
quelque homme pitoyable l'avait libéré. Il
imagina comment sortir du pays, Ne
reconnaissant pas les bois où il était : Mais
en marchant toujours il trouva un sentier, Et
vit un bûcheron dont il eut beaucoup de joie. Le
bûcheron crut voir un grand revenant Qui
l'épouvanta si fort qu'il s'enfuit tout courant ; Si
décharné qu'il était et tanné de visage Que
d'un vrai revenant il avait mine et allure. Tout
nu sauf un sarrau sans manches et très étroit Qui
lui descendait au milieu des cuisses tout au plus, Et
une fort longue barbe et sa tête tondue Sa
peau toute noircie était très velue. Après
le bûcheron il courut et le rejoint, En
langue de Syrie il demanda son chemin, Alors
le bûcheron, croyant qu'il fut sauvage, Lui
dit en Français : Je n'entends pas votre langage. Le
pauvre chevalier ne savait si il rêvait, Ni
d'où le bûcheron parlait en Français : Mon
bon ami, dis-moi en quel lieu nous sommes ici Je
me trouve perdu, et n'y connais personne. La
forêt de Créquy on appelle ces bois, Sur
les marches de Flandres, touchant le Boulonnais, Dit
le bûcheron : as-tu par quelque orage, Captif
en un navire, sur mer fait naufrage ? Soudain
la face en terre, et ses deux bras en croix, Etendu
de tout son long, le chevalier clama : O
Dieu tout puissant du ciel et de la terre, Par
quel miracle as-tu fait finir ma misère ? Relevé
de terre, il dit au bûcheron : Le
vieux sire Gérard est-il en vie ou non, La
Dame avec ses fils, toute la maisonnée Et
le frère, sont-ils vivants et en santé ? Depuis
longtemps le vieux sire d'ennuis est trépassé, Il
y a près de dix ans, et depuis son décès, Baudouin
le dernier fils veut ravir l'héritage, Et
pour cela il a fait à la dame force et outrage. Le
père de la dame, qui est encore vivant, Avec
son fils aîné sont venus tout exprès Pour
la faire consentir à un nouveau mariage, A
cette fin de garder à l'enfant son héritage. Il
me le gardera le sire de Renti, Proche
parent il était du sire de Créquy Fort
puissant en vassaux, en moyens et en terres ; La
dame ne put mieux choisir, ni mieux faire. La
Dame pour tout cela va se remarier, Aujourd'hui
à l'heure de midi on va l'épouser : Grande
fête on y fera, il y a beaucoup de noblesse, L'aumône
on te donnera ; il y aura largesse. Le
chevalier suivit le sentier jusqu'au bout, Au
sortir de ces bois il reconnut tout : Il
s'en fut droit au château, avec beaucoup d'empressement, Où
tout un chacun était en joie et en liesse. Les
guetteurs qui gardaient les tours, à côté du pont, Le
voyant près d'y entrer, ne le voulurent pas : Que
cherches-tu céans ? d'où viens-tu sauvage ? Es-tu
un matelot rescapé d'esclavage ? Je
suis un pèlerin de retour d'outremer, Mes
amis, à votre Dame il me faut parler, Dit
le chevalier, c'est affaire qui presse ; Laissez-moi
aller près de la Dame votre maîtresse. Notre
Dame ne peut pas te parler aujourd'hui : Ce
matin à l'église on va la marier ; On
est à l'habiller ; attends-la au passage ; Au
château n'y entrera homme si triste sauvage. Une
heure après la dame suivie de ses parents Parée
pour les noces de beaux vêtements, Descendit
sur le pont, menée par son fiancé Et
alla à l'église pour y être épousée. Sur
le pont le pauvre chevalier l'arrêta : Je
viens, ma noble dame, d'un pays d'outremer, Du
sire de Créquy vous annoncer des nouvelles, Lequel
depuis dix ans est en cruelle prison. La
Dame n'avait nul doute du trépas De
son cher sire qu'on croyait mort au combat Contre
les incroyants, mais d'un amour fidèle Aurait
toujours voulu rester veuve. Elle
répondit pourtant : vos propos ne sont pas vrais En
menant sa bannière, mon baron est tombé mort ; Ses
frères et vingt trois écuyers y restèrent. Lesquels
tous furent occis sauf sept qui se sauvèrent. Le
sire de Créquy alors ne fut occis, Repris
le chevalier, car, Dame, le voici ; Regardez
bien c'est moi, malgré tant de misère, Reconnaissez
votre mari qui vous aimait tant. Je
ne croirai jamais que tu sois mon mari, Si
tu ne me racontes pas ce qu'il fit la nuit De
son départ, quand dans mon lit couchée J'étais
si affligée et désolée. Votre
anneau de mariage en deux je le rompit ; Vous
prîtes la moitié, l'autre je la gardai ; Dame,
la voici encore de ma foi ce cher gage Que
jadis je vous ai donné en mariage. Alors
clama la dame : vous êtes mon mari ; Je
vous reconnais bien mon baron si chéri. Soudain
entre ses bras elle se jeta transportée ; Si
ébahie qu'elle y resta pâmée. Mais
en voulant douter, le sire de Renti Jadis
ami parent du sire de Créquy, Et
dit : C'est bien lui à sa très haute allure, Mais
je ne le reconnais pas à son visage. Le
père de la dame l'ayant bien regardé Dit
: Je m'en souviens, c'est lui mais fort changé, Quand
il sera vêtu et bien lavé j'en suis sûr Que
tout un chacun le reconnaîtra de même. Quand
les sens de la dame furent un peu épurés, Devant
son fils mineur s'en est-elle retournée, Disant
: voyez, voici votre seigneur et père Venez
le saluer à deux genoux en terre. Le
sire prit son fils, en ses bras le pressa ; Le
jeune damoiseau fort bel enfant était Et
dit : C'est donc vous que ma chère dame mère Pleurait,
disant : Tout est perdu avec votre père. Cependant
tout un chacun debout sur le pont, Dames
et chevaliers, tous bien étonnés ; Tout
un chacun voulait voir et parler au sire, A
répondre à tous il ne pouvait suffire. Deux
cygnes sous le pont s'ébattaient sur l'eau, Et
de leur bec tiraient une moitié d'anneau Très
luisant tel un rubis ; la Dame l'ayant vu Cria
: C'est la moitié de mon anneau perdue. Sur
les cygnes un guetteur du pont à l'eau sauta, Leur
prit cette moitié d'anneau et la porta Au
sire qui avait donné l'autre moitié Pour
sa reconnaissance au premier abord. On
remit bout à bout ces deux moitiés d'anneau Qui
étaient gravées à l'intérieur de cet écrit Du
nom du sire avec celui de cette Dame Qu'il
lui avait donné en la prenant pour femme. Chacun
cria au miracle : mais cela n'était rien Auprès
de celui qui l'avait libéré Le
pauvre chevalier par bien plus grandes merveilles Il
leur dit : Vous n'en croirez vos oreilles. Il
demanda au sire de remonter au château Où
il fut lavé, mieux vêtu qu'on put l'accoutrer : Sur
sa tête tondue on mit un vieil heaume Ainsi
ne semblait plus être un si sauvage homme. Le
banquet pour les noces était tout apprêté ; Chacun
se mit à table pour boire et festoyer ; Le
sire raconta à la noble assemblée Comment
de l'esclavage et de la mort il fut libéré. Il
dit que ses chaînes étaient restées au bois Où
il s'était éveillé ; on alla sitôt les chercher Toute
la noble assemblée voulut les voir sur place Où
tout un chacun à Dieu à genoux rendit grâce. A
ces nouvelles se rendit son frère Baudouin, Le
bon sire Raoul lui pardonna aussitôt Les
guerres qu'il avait faites pour ravir l'héritage Au
jeune Baudouin durant son esclavage. Longtemps
fut menée fête au château de Créquy ; Il
y fut crié Noël, et largesses on y fit ; Dans
les pays voisins le bruit se répandit, Petites
et grandes gens, tous bien étonnés. Le
sire avec sa dame vécurent plus de vingt ans En
grand amour, et eurent encore sept enfants, Il
fonda une grande abbaye, fit des dons aux monastères Et
amenda tous ceux qu'avaient fondés ses pères. |
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