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Créquy avant la Révolution
Le XVIIIè est ce que l’on appelle
traditionnellement le siècle des Lumières, époque dominée sur le plan de l’esprit
par les philosophes qui, le dit-on souvent, préparent la Révolution. En fait,
la recherche historique des deux dernières générations montre que ce siècle
annonce des temps nouveaux. L’ancien régime démographique, économique,
social, politique est un peu ébranlé. L’on constate, du moins pour la
France, un essor démographique important. La population va dépasser le chiffre
fatidique de 20 millions d’âmes et arriver en fin de siècle à 26 millions,
ce qui est une nouveauté. L’on assiste aussi à quelques démarrages
économiques, certes limités, mais qui n’en sont pas moins annonciateurs :
débuts timides de l’industrialisation avec l’exploitation des premiers
gisements houillers, le développement du commerce maritime et de la circulation
en général avec la création des routes royales, comme celle d’Hesdin à
St-Omer, lents progrès agricoles, etc... Le XVIIIè est donc bien un siècle
annonciateur de l’époque contemporaine...Mais qu’en fut-il pour Créquy ?
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CREQUY DEVIENT UN GROS VILLAGE
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Nous avons laissé Créquy au
lendemain de la grave crise de 1710 qui avait peut-être emporté le
quart de la population. Ceux qui restaient, sains et vigoureux allaient
permettre une récupération rapide, par une natalité élevée. En
1725, Créquy compte 580 habitants. Une génération plus tard, en 1754,
l’on y trouvera 670 âmes et en 1790 presque un millier (964). Sur le
plan démographique, il est donc indéniable que les choses nouvelles se
sont passées et que le régime démographique ancien, avec ses crises
répétitives qui empêchaient la population de dépasser un certain
niveau est rompu. |
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La croissance démographique de Créquy
ne s’est pas faite, tout au long du XVIIIè, d’une façon uniforme. On
trouve dans la courbe de l’évolution de la population des périodes de
forte hausse et des périodes étalées. On peut supposer une forte
croissance de 1710 à 1730 (récupération de la crise, phénomène normal
en régime démographique ancien), une croissance modérée de 1730 à
1765, une période de stagnation de 1760 à 1780, et un rapide
redémarrage dans les années 80 (Créquy gagne 160 habitants de 1755 à
1790). |
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Reste donc à expliquer les raisons de
ce phénomène.
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* 1er point important : il n’y a
plus de mortalités importantes comme celles que l’on avait connues
dans les siècles antérieurs. Certaines années sont encore
dramatiques, avec des pointes dans la courbe des sépultures : en
1739, 1742, 1746, de 1748 à 1750, en 1759, de 1766 à 1769, en 1774,
et 1779. Ces années de forte mortalité s’espacent à mesure que l’on
avance dans le siècle et ses effets sont quand même limités,
comparés à ce qu’ils étaient jadis. Le XVIIIè comme le XVII è ,
connaît encore des années difficiles, mais plus de catastrophes. |
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*2ème point : la mortalité
générale a tendance à diminuer tout au long de la période, même
en dehors des années difficiles. Encore forte au milieu du siècle
(taux de 33,5/1000), elle diminue sensiblement après 1760 pour
arriver à 22,6 %0 au moment de la Révolution. L’espérance de vie
du créquinois moyen s’accroit donc. Comme cause de ce phénomène,
il faut impliquer les conditions économiques qui s’améliorent.
Peut-être un climat plus clément, après la rigueur des premières
années du siècle, permet-il une croissance suffisante de la
production agricole. Sans doute, faut-il appliquer le progrès de l’hygiène.
Signe du temps, la deuxième moitié du siècle voit apparaître le
premier chirurgien en la personne de Louis Demagny. |
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*3ème point : la natalité reste
forte, 50 %o peut-être au début du siècle (contre 15 %o aujourd’hui
en France). Elle reste à 40 %o jusqu’en 1770, pour diminuer
légèrement par la suite (32 %o pour la période qui va de 1770 à
1800). Il n’est donc pas impossible que le nombre de familles
nombreuses se soit légèrement accru en ce siècle, mais nous n’avons
pas d’études précises à ce sujet. |
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Donc, le fait primordial pour le
Créquy du XVIIIè reste, on s’en doute, la croissance rapide de la
population, due à un mouvement naturel légèrement positif. Cette
croissance a contribué à apporter des changements importants dans la
vie créquinoise et il a fallu que l’économie trouve des réponses
pour nourrir et faire vivre cette population plus importante. |
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L’ECONOMIE FACE A LA CROISSANCE
DEMOGRAPHIQUE
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Le XVIIIè a été une
période de croissance économique, avons-nous écrit dans notre
introduction. Nous en avons un indice à Créquy même quand on constate
que la seigneurie rapporte de plus en plus à ses détendeurs (la
plupart des ressources seigneuriales viennent de l’exploitation
forestière, mais celle-ci fait vivre davantage de créquinois) : 14.000
livres au début du siècle, 26.000 vers le milieu, 32.000 livres vers
1770, 35.000 à la veille de la Révolution. Le revenu de la seigneurie
a donc plus que doublé pendant le siècle. Il en est de même pour la
dîme qui rapporte 600 livres en 1763, 800 en 1790. Mais il s’agit là
d’un mouvement général et le problème pour l’économie
créquinoise était d’assurer la subsistance à une population plus
nombreuse, l’alimentation restant le besoin à satisfaire en
priorité. |
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Pour cela, l’on doit compter sur l’agriculture.
Presque tous les Créquinois sont maîtres au moins d’un lopin de terre
et peuvent cultiver un jardin. Le Créquinois, qu’il soit agriculteur,
commerçant ou artisan, reste avant tout un paysan qui s’adonne tant
soit peu au travail de la terre et peut en tirer au moins quelques
ressources. Dans son ensemble, l’agriculture créquinoise du XVIIIè
évolue peu. Elle repose essentiellement sur la culture des céréales (85
% du sol exploité en 1763 sont des terres labourables, à peine 15 % des
jardins et prairies). C’est à dire toute l’importance du blé dans l’alimentation
quotidienne, mais il n’est pas exclu que la production céréalière se
soit accrue pendant le XVIIIè siècle. On peut supposer une
hausse des rendements dûe plutôt à des rigueurs climatiques moindres qu’à
un développement hypothétique des méthodes de culture. La pression
démographique, forte dans le dernier tiers du siècle, montre à l’évidence
que le terroir cultivé est trop réduit. Alors, on défriche. Des
bourgeois de Fressin et d’Hesdin rachètent le bois Mulet et celui du
Tronquoy, et les font défricher par des particuliers qui s’avèrent
être de véritables entrepreneurs en la matière, tels Jacques Creuze et
ce Claude Dupuis qui devait devenir vers 1780 le plus gros exploitant
agricole du village. Dans le même ordre de choses, on parle beaucoup
après 1767 des partages des communes entre les habitants de la paroisse,
partage qui n’est pas encore effectué à la révolution. |
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Il y eut donc une croissance agricole à
Créquy, et il n’est pas impossible que l’élevage se soit alors
développé. Mais il faut convenir que cette croissance restait
insuffisante, et qu’elle ne pouvait pas répondre aux besoins de la
population. |
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Il faut alors, dans la mesure du
possible, se faire nourrir ailleurs, et le colportage, qui existait déjà
à la fin du XVIIè, se développe sensiblement comme le révèle le
nombre de voituriers qui s’accroît avec le siècle et que l’on
perçoit à travers la documentation. Quelles sont les directions de ce
colportage ? Nous possédons peu d’indices : deux colporteurs retrouvés
morts dans la neige, à proximité de la croix Boia, dans la plaine de
Beaussart, vers 1740, et qui s’en revenaient peut-être par la carrière
de Fauquembergues. |
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Encore, faut-il alimenter ce colportage.
On y remédie en développant l’industrie de la boissellerie, liée à l’économie
forestière. Celle-ci prend une grande importance au XVIIIè, permettant
aux marchands de bois de réaliser de belles fortunes, à l’exemple des
frères Demagny qui abandonnent la forge pour le bois, et parviennent au
plus haut degré de la société créquinoise en moins d’une
génération. Le bois fait vivre tout un monde de scieurs de haute scie et
de bûcherons, de charbonniers, et au-delà, de charpentiers, vanniers,
tonneliers, sans oublier de plus en plus de faiseurs de talents,
écailleurs, fabricants de louches ou de cuillers de bois, etc... Ce
modeste artisanat, aux maigres revenus, peine cependant à faire vivre son
monde. |
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L’industrie textile n’a cependant
pas disparu. La place voisine de Fruges, celle peut-être lointaine d’Hesdin
peut alimenter au moins pendant un temps, un bon nombre de tisserands,
mais la seconde moitié de siècle, ce sont les fabricants de bas, tels
Jean-Baptiste Merlen ou Baudelle qui réussissent le mieux. Le cas de
Jean-Baptiste Merlen est une belle réussite : son artisanat saura le
hisser, après les années 60, vers le haut de la société créquinoise. |
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L’industrie alimentaire est-elle en
développement ? Le nombre de cabarets augmente, signe de nouvelles
habitudes, mais Créquy compte dans les années 60, avec Claude Dupuis, un
brasseur prospère qui se reconvertira bientôt dans le défrichement du
bois de Tronquoy. |
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A côté d’un artisanat (ou d’un
commerce) prospère, qui assure à ses tenants de confortables revenus, l’on
trouve une foule de petits artisans plus ou moins modestes, qui peuvent
écouler leur production au moyen d’un colportage qui s’intensifie.
Créquy avait donc trouvé une réponse économique relativement originale
à sa croissance démographique, que le village saura prolonger encore par
la suite, permettant de conserver plus longtemps que les autres sa
population, et même de l’accroître encore. |
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Enfin, n’oublions pas que le Créquy
du XVIIIè siècle est un village qui s’étend. Les rues s’allongent.
Certains chemins voient apparaître les maisons, comme la rua Pauloise, le
chemin d’en haut, la rue du sac et surtout le hameau des Maisonnettes
qui se constitue dans les années 70 de ce siècle. |
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UNE SOCIETE DESEQUILIBREE
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La croissance économique sous ses divers
aspects avait cependant été insuffisante pour véritablement profiter à
tous. Et la société créquinoise, plus ouverte vers l’extérieur par les
progrès des communications, et le développement de l’instruction - plus
de la moitié des Créquinois savent signer leur nom à la fin du XVIIIè
siècle - par le colportage, par les voyages - on trouvera des Demagny qui
font le voyage à Paris dès 1770- est cependant un monde qui bouillonne,
qui se transforme, mais un monde qui reste hiérarchisé ( la fortune repose
sur la terre : les Créquinois possèdent en 1779 40 % du sol créquinois,
mais 65 % du sol agricole ), et les écarts s’accroissent entre les riches
et les pauvres. |
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Le monde créquinois du XVIII e siècle
est dominé par les familles de laboureurs, toujours au nombre d’une
quinzaine, leur nombre est resté en gros le même depuis des siècles; leur
fortune en terre est également identique, c’est à dire qu’ils ont pu
dans une certaine mesure profiter de la croissance agricole. Mais le fait
marquant du XVIIIè est sans doute l’émergence, vers ce groupe de
laboureurs, quelques familles plus riches, qui peut-être surtout pour les
nouvelles, s’en détachent à plusieurs points de vue. Il y a bien sûr
ces familles anciennes comme les Demagny, Baillis, d’Habart dont la
fortune est assurée depuis le XVI è siècle, au moins, d’autre encore
comme les Dubocquet, les Alexandre, les Boudri, mais il y a surtout les
fortunes récentes qui procèdent peut-être d’une autre mentalité, et
qui se sont fondées sur l’artisanat ou le commerce. Nous avons évoqué
le cas de Claude Dupuis, de Jean-Baptiste Merlen, de Jacques Philippe
Demagny, si typique de cette fin de siècle. Celui-ci, fils d’un maréchal
ferrant reprend le métier du père, avant de s’adonner, après 1755, au
commerce du bois, activité lucrative qui lui permet en 1770 de reprendre à
bail la ferme de la seigneurie de Créquy pour 32 000 livres. Il recherche
bientôt une charge de notaire, qui lui sera refusée, vit probablement au
château. Son fils Jacques devient l’intendant de la tour d’Auvergne,
seigneur de Créquy, et monte à Paris, où il continue de faire fortune.
Pendant la Restauration, il sera le plus riche propriétaire de Créquy et c’est
lui qui fera construire la maison actuelle du château. Evolution
caractéristique du temps : ce Jacques-Philippe et sa famille, son frère
Denis, s’enrichissent aussi dans le commerce du bois, se préparent à de
futurs notables. On les retrouvera. |
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Le groupe des ménagers, véritable classe
moyenne, auquel peuvent se joindre quelques artisans qui ont réussi
(quelques maréchaux, des cabaretiers) constitue au début du siècle 30 %
de la société créquinoise et forme peut-être un élément stabilisateur.
Leur importance numérique a diminué. Ils sont moins nombreux et leur
importance relative baisse jusqu’à la fin du siècle, ils ne
représentent qu’à peine 20 % des familles créquinoises. Ils ont donc
été partiellement des victimes de la croissance économique du siècle
dans la mesure où ils n’ont guère su en profiter. |
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Mais le fait important du XVIIIè
réside dans le gonflement, qui ne fait que commencer, de la classe des
pauvres, peut-être une centaine de familles en 1779, soit environ les trois
quarts de la population. Leur importance relative a donc doublé,
détruisant l’équilibre traditionnel. Ces pauvres ne possèdent pas
toujours leur chaumière, ni un coin de terre. Ils ne peuvent donc vivre de
culture. Ils sont obligés d’exercer des métiers divers. C’est là que
l’on retrouvera les petits artisans du bois ou du textile, les
domestiques, les bergers, et surtout la masse croissante des journaliers qui
pour vivre ne peuvent compter que sur la bonne volonté des laboureurs qui
les emploient. |
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Au cours du XVIIIè , le fossé
s’est creusé entre les laboureurs qui ont profité des fruits de la
croissance économique et la masse des ménagers et des parcellaires qui s’est
gonflée. La société de cette fin de siècle est donc en quête d’un
nouvel équilibre, mais dans l’attente, les contrastes accentués entre
riches et pauvres posent le problème social. Les paysans s’aperçoivent
plus nettement que jadis, qu’ils ne sont pas tous logés à la même
enseigne. |
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Voici donc esquissé ce que fut l’évolution
de Créquy en ce siècle important de son histoire, comme l’histoire de
France en général. Mais tout n’a pas été dit. Il aurait fallu aussi
parler des problèmes culturels, spirituels, dire que Créquy reste un
village de chrétiens, que l’un des cadres essentiels de sa vie est la
paroisse, symbolisée par une église qui a bien besoin de réparation, que
les curés continuent de marquer la vie du village, Barbaut de Douai et
surtout Grégoire le Merchier (1735-1800) qui restera 47 ans pasteur de
Créquy et saura le marquer de son empreinte. Peut-être constate t-on donc,
en ce siècle de "lumières", que la piété diminue, ne serait-ce
que par la disparition de l’antique confrérie, fondée en 1654, encore
active en 1725, et par l’incident que provoqua la visite du vicaire
général de l’évêque Montgasin, peu avant la Révolution, lequel s’était
permis de rabrouer vivement Lemerchier qui tentait de défendre certains de
ses paroissiens ayant manqué à leur devoir pascal. L’histoire religieuse
et culturelle de Créquy pour cette période reste à faire. |
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